26 nov. 2005
Le film de Cronenberg est d'une simplicité froide. Froide mais belle.
Il débute et se clôt dans le silence, de façon anonyme.
Le générique de début est presque invisible et celui de fin est comme
détaché du film par un long plan noir. Pas grand-chose à quoi se
raccrocher. Ces choix sont déconcertants, même pour les habitués de
Cronenberg.
Le
reste du film est d'une linéarité troublante et d'un classicisme
cinématographique de façade. Linéaire et classique seulement en
apparence donc car tout gronde en dessous.
En effet, le cinéaste
fait s'entrechoquer deux narrations, deux cinématographies,
représentées par les deux facettes du héros : Tom Stall et Joey Cusack.
Tom Stall est du côté de l'American Dream, avec sa famille modèle, dans
une petite ville modèle. Sa vie est mise en scène par des clichés,
comme dans cette première scène de sexe avec sa femme ou ils « jouent »
aux adolescents. L'American Way Of Life permet de rester dans les rails
d'une vie tranquille.
Joey Cusack est du côté du film noir. Tous
les personnages de gangsters rencontrés sont traités de manière très
graphique (le film est tiré d'un comics à la base). Ces personnages,
leurs vêtements, leurs voitures, leurs paroles sont comme décalés de la
réalité, tirés de la fiction.
Le
début du film, montrant les deux premiers gangsters, m'a terriblement
fait penser au roman que je suis en train de lire : « De Sang Froid »
de Truman Capote, portrait glacial mais très humain de deux tueurs dans
l'Amérique profonde.
Cronenberg
parle une fois de plus de contamination, dans le sens d'une circulation
des images et de la violence. La violence comme un séisme intervenant à
trois reprises dans le film, le faisant trembler sur les rails de sa
linéarité. Les ondes de choc de la violence se répercutent sur les
personnages adjacents. Le fils du héros prend lui aussi les armes ou se
bat violemment avec des camarades de lycée.
Cronenberg nous dit
que, en Amérique, la violence est héréditaire, qu'elle est le fondement
même de la société, que derrière chaque américain se cache un tueur
potentiel. Il montre aussi que cette violence est intégrée par le
mensonge ou l'acceptation silencieuse, comme le héros, réintégré dans
la cellule familiale à la fin du film. Faux « happy end » très
dérangeant.
Comme dans « Délivrance » de John Boorman, le shérif
explique au(x) héro(s) que sa ville est « une petite ville tranquille »
et qu'il ne veut surtout pas de vagues, que l'American Way of Life doit
tracer sa route coûte que coûte. Dans « A History of Violence », il
suffit d'un mensonge pour que tout soit oublié. Néanmoins dans
« Délivrance », la petite ville tranquille allait être recouverte par
les eaux et ne rester qu'un fantôme. C'est aussi ce fantôme là,
silencieux, que Cronenberg semble nous montrer.
Il
est aussi question de chair bien sûr dans ce film. Les deux scènes de
sexe sont explicites dans ce sens. Elles concernent toutes les deux le
couple principal mais chacune avec une facette du héros.
La
première est donc une mise en scène, préparée, un fantasme adolescent
assouvi, avec la femme déguisée en pom pom girl. La scène finit de
façon très fusionnelle.
La deuxième survient de façon très brutale,
comme les scènes de violence. Cronenberg montre les blessures résultant
de ce coït brutal dans un escalier : une plaie sur le dos de la femme.
La violence se répercute jusque là, destructrice mais aussi moteur de
fantasme et de fascination.
Elle n'est pas jugée mais montrée comme
faisant partie intégrante de nos vies, comme le couvert rajouté à la
table familiale par la petite fille, durant la superbe scène
silencieuse qui referme le film.
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